La Reine des Anneaux
Le café fumait dans les deux tasses, posées devant un couple d'une cinquantaine d'années, assis l'un à côté de l'autre en robe de chambre. Tu as prévu ça quand ? Lundi, la météo est bonne et en plus c'est le meilleur moment d'observation. Tu as de la chance que ce sont les vacances scolaires. Le ministre a dû tenir compte des astres pour choisir les dates, ironise-t-elle. Ce sont les quelques avantages d'être professeur, lance-t-il, toujours sans la regarder, rêveur. La météo avait annoncé un ciel dégagé pour les jours à venir, Louis allait enfin sortir son télescope. La fenêtre d'observation de la Reine des anneaux était dans sa tête depuis un an. En ce mois de juillet, Saturne est opposée au soleil avec la Terre au milieu, et l'observation en sera particulièrement optimum, bien éclairée par le soleil et visible la nuit. Marielle était habituée à ces quelques nuits dans l'année, seule dans le lit froid. Cette nuit, il a sorti son instrument plus tôt à cause du différentiel de température entre l'intérieur et l'extérieur. Il est installé dans son jardin sur une terrasse qu'il a aménagée pour l'observation du ciel. Il s'est fait un thermos de chocolat antillais, chaud et épicé. Il vérifie l'heure et règle la déclinaison et la direction pour pointer sur l'étoile polaire. L'ordinateur est allumé. Un tapis de stridulations couvre le silence tandis qu'une chouette hulule à intervalles irréguliers. La température est bonne en ce début d'été. Le jasmin en fleurs transpire une odeur subtile. Il colle son oeil dans le viseur. Il fait encore un réglage. Il est deux heures. Dans quelques heures, ce sera terminé, la terre aura tourné, l'aube pointera et alors Saturne s'effacera dans le halo de la ville, derrière la colline, comme une maîtresse quittant sur la pointe des pieds la chambre de son amant. Il tape Saturne sur son clavier. Le télescope tourne tout seul guidé par son moteur. Il pointe maintenant sur la constellation du Sagittaire, droit sur Saturne. Les anneaux sont visibles mais il faut encore qu'il améliore la netteté. Il voit déjà le satellite Titan. L'image prend peu à peu de la profondeur et maintenant les anneaux se découpent avec une netteté saisissante. Il est toujours émerveillé de voir ces corps célestes magnifiques sortir du champ sombre, étoilé, profond. Il contemple Rhéa, Japet, Thétis et Dioné, la danse des lunes autour de la Reine des anneaux. Quel spectacle! La division de Cassini qui sépare les anneaux principaux se détache bien. Les nuances de couleur donne une impression de proximité et de relief. Au pôle nord de Saturne, il distingue l'hexagone. Il est figé, contemplant cette merveille de planète, cette merveille de géométrie, de rythme et de beauté comme s'il écoutait une symphonie. Et tout d'un coup, tout s'efface. Il se relève, effaré, et regarde le ciel. Il voit alors de grosses masses sombres dériver. Des nuages ? C'est impossible. Les étoiles disparaissent au fur et à mesure du passage de cette ombre. Il tourne la tête et distingue des dizaines d'ombres bien découpées, comme des vaisseaux. Les étoiles se sont maintenant raréfiées, apparaissant entre les vaisseaux à intervalles. Des vaisseaux ? Il est sidéré à regarder ces formes qui évoluent silencieusement. À quelle altitude sont-ils ? La campagne autour de lui est engluée dans le silence, même les insectes ont arrêté leur stridulation. Il se retourne, le halo de la ville s'est effacé sur l'horizon. Soudain un des vaisseaux s'éclaire violemment, révélant les autres vaisseaux, il est obligé de baisser les yeux. Il revoit dans son souvenir les images du débarquement en 1944 en Normandie et de la myriade de vaisseaux. Il ressent une exultation sans raison, il relâche tout son corps. Que faire ? Il assiste à un événement stupéfiant et toutes les croyances et idées passées paraissent tout à coup obsolètes et sans fondement. L'épisode de confinement du COVID-19 et la crise qui a suivi avec les manifestations, le pillage des magasins et le manque de nourriture, paraît tellement loin déjà, un an, un siècle. Marielle sort de la maison en robe de chambre pour rejoindre Louis dans le jardin. Louis, tu es toujours là ? On n'a plus d'électricité, tu pourras regarder ?
Version en anglais
