James Gunn et les dérives du social cooling
James Gunn, réalisateur des excellents Gardiens de la Galaxie (les seuls bons films de super héros depuis 10 ans) s’est vu viré par Disney (propriétaire de Marvel et donc des GdlG) pour des vieux tweets sales.
Il faut savoir que James Gunn est un personnage trash. Ancien réalisateur de Troma (des films avec des mutants, des boobs et beaucoup de gore), il s’est fait connaître pour ses talents de metteur en scène et ses partis pris décalés. Bref, le gars est très sympathique. Seulement à une époque James Gunn n’était pas en forme; un peu en colère même, dira-t-il plus tard. Et conversant avec son compte tweeter, il a balancé des blagues un peu (beaucoup) sales et malsaines. Vous savez, le genre de blagues autorisées uniquement dans des contextes très particuliers. Avec mes potes on appelait ça des sales blagues à la Vuillemin (du dessinateur troupier Vuillemin — rencontré en 95. un mec vraiment sympathique et doux, complètement à l’opposé de ses dessins). Des blagues dont on rit sans savoir pourquoi on rit parce que c’est dégueulasse, mais ça fait du bien quand même.

Sauf que 6 ans après, hors contexte et assemblées bout à bout, les blagues de James Gunn ressemblent à un réquisitoire impossible à défendre…

James Gunn a bien essayé de demander pardon, mais ce genre de choses n’est plus possible dans l’Amérique de Disney. La période de la libre expression sur internet est terminée. Sois cool ou vire. Et Disney a tranché, Gunn ne peut pas être cool, il est trop chaud (entier). Alors il vire. Et c’est ainsi qu’on entérine un peu plus la dictature du social cooling…
Mais le social cooling qu’est ce que c’est ?
Le social cooling, c’est la réaction à la peur de se faire ostraciser par ses pairs numériques, de se faire exclure du mouvement (qu’il soit personnel ou professionnel). Sachant qu’on se fait surveiller en permanence sur internet (par ses amis, ses amants, ses patrons, ses employés), cette peur se traduit par une autocensure permanente. Le social cooling c’est la réaction au panoptisme d’Internet.
Et cette réaction affecte notre comportement qui devient horriblement exemplaire. Ainsi on ne critique plus la norme ou la tendance, on ne donne plus son avis sauf si il va dans le sens des autres. On ne s’oppose plus à la masse bêlante, on la suit. On ne dit plus que des gros mots validés par les séries américaines. « Putain » est autorisé alors que « fils de pute » est formellement interdit (sauf dans les BD de Salch). On devient (et souvent malgré soi, sans le sentir) un mouton social.
Ce refroidissement social a été baptisé social cooling par le chercheur néerlandais Tijman Shep. Et si vous voulez en savoir plus sur le phénomène, lisez le très intelligent article de Usbek&Rica sur le sujet. Mais quelles sont les conséquences de ce social cooling ?
Conséquence 1 : le nettoyage de la mémoire online (et offline)

Le première conséquence évidente est le nettoyage de la présence online des personnalités publiques, aidés pour cela par les boites de nettoyages d’e-reputation (qui se font un beurre de malade en ce moment sur ce sujet). Pour les lecteurs fidèles, c’est un peu comme quand Arash a décidé de nettoyer la sienne (en menaçant, suppliant et finalement désindexant mon blog).
Car il faut le dire, Google n’est plus le gardien de la mémoire de l’Internet. Le droit à l’oubli a gagné.
Ce droit à l’oubli qui s’est transformé en droit à l’impunité pour les riches et puissants. Le résultat, c’est que vous ne trouverez rien de compromettant sur un profil qui a été traité par une agence d’e-reputation. Tout sera propre et luisant comme au premier jour. Bref, le grand gagnant dans l’histoire sera celui qui a payé cette agence pour maquiller la réalité à son profit.
Mais c’est toute la mémoire qui est en danger. La Wikipédia, le réservoir de savoir de l’humanité, dépense aujourd’hui plus de ressources pour lutter les nettoyeurs d’e-reputation et propagateurs de fausses informations, que pour se développer.
Ces agences de nettoyage d’e-reputation, véritables agences de désinformation, détruisent la mémoire d’Internet en trafiquant l’intégrité de l’information. Et aujourd’hui la mémoire d’Internet, n’est-ce pas la mémoire de l’humanité pour certains (ceux qui ne savent plus lire un livre et ils sont nombreux) ?
Ainsi la mémoire d’Internet disparaît peu à peu, mais le pire est peut-être la disparition de sa propre personnalité.
Conséquence 2 : l’autocensure comme norme de vie

Nous nous définissons aujourd’hui par notre identité numérique, définie en grande partie sur les réseaux sociaux. Or sur les réseaux, on pratique le social cooling sans même en avoir conscience.
Tout commence avec la construction de son profil où l’on ne publie que ce qui a pour vocation de nous valoriser. Non, évidemment, ce n’est pas du mensonge c’est de l’omission volontaire de ce qui nous appauvrit ou enlaidit socialement. C’est de la valorisation personnelle. Mais est-ce vraiment nous ?
Et ça continue avec la peur de dire des mots qui fâchent. D’avoir un discours ambivalent ou mal perçu. Alors on ne dit plus rien (quand on est honnête, les faux culs s’éclatent eux), on auto-censure sa production textuelle. Twitter a perdu son intelligence, de sa pertinence et de son relief pour devenir un lieu de relais du politiquement correct et du bashing du politiquement incorrect. On like, éventuellement on share, mais on ne prend plus trop la parole sauf pour dire qu’on est d’accord, ou que c’est vraiment une honte ce genre de choses, oui ma bonne dame.
Alors on uniformise, on censure, on s’autocensure. Nos prises de parole doivent être forcément de bon ton. De la défense d’une cause juste (la lutte contre le viol), on se retrouve obligé de liker chaque #metoo balancé par des nanas en manque de reconnaissance sociale sous peine de passer pour un abominable misogyne ou pire, un masculiniste.

Ce phénomène dépasse les réseaux sociaux pour toucher également les blogs et vlogs qui se sont mis au diapason du mou. Citez-moi donc un blogueur marketing-com digital qui ose encore critiquer le métier ? Les seuls qui s’amusent à ça sont des vendus qui jouent les outrés quand leurs nombres de lecteurs commence à baisser. Non, les blogueurs libres de la première décennie ont disparus, remplacés par des professionnels qui ne voudront pas perdre leur communauté à cause d’un mot mal placé.
Et ça continue avec la peur de ne pas être cool même offline. L’idée épouvantable qu’on prenne des photos de soi dans une posture honteuse. Alors nos comportements vont jusqu’à changer dans la vie offline, sans même en être conscient. Car pourquoi prendre le risque que quelqu’un envoi une de nos photos saoul en train de peloter Jean-Marc ou Marie-Charlotte ? Alors nous nous contrôlons, toujours, tout le temps.
La conséquence de ce tir à vue sur les gens avisés (qui ont des avis) c’est la désertification du web des idées, des opinions. Et l’internet ouvert devient un internet de la terreur, policé par des chiens et chiennes de garde qui n’attendent qu’un mot de travers pour bondir et déchiqueter leurs victimes.
Ainsi la société change. Les gens ne se lâchent plus que dans des contextes de foule dans une sorte de revenche anonyme et dévastatrice. C’est pas triste ça ?
Conséquence 3 : le lynchage social à portée de clic
Je ne suis pas fan de Norman, habituellement grand habitué du social cooling, mais j’ai applaudit le courage quand il a décidé de sortir de sa zone de confort avec cette vidéo très juste ci-dessous.
Et évidemment, Norman s’est fait lynché. Il suffit de lire les commentaires sous la vidéo pour voir les médiocres et des profiteurs de polémiques ouvrirent leurs gueules voraces. Dans ces commentaires, les racistes, les défenseurs du lol, les chiens de garde sont tous mélangés dans une sauce indigeste qui ne peut faire que plaisir à Youtube, grand gagnant de ce débat qui ne devrait même pas exister.


